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Arts et littérature

Exposition Monet au Havre au MuMa : voir naître un peintre

Au Clos Delamare, on se réjouit toujours de découvrir, au mois de juin, la nouvelle exposition du MuMa. Le musée propose souvent des  formidables, avec des éclairages originaux et sensibles. Cette année, il ne déroge pas à la règle avec Monet au Havre.
Elle dévoile un Monet bien moins connu. Elle invite à revenir aux débuts, à ce moment où Claude Monet était encore… Oscar Claude Monet. 
Oscar a passé sa jeunesse au Havre et a été profondément marqué par le ciel, la lumière, la mer, le port, les plages, la vie havraise et, plus largement, par la côte d’Albâtre.
L’exposition met remarquablement en valeur cette filiation et cette évolution.

Un Monet peut en cacher un autre


La première grande force de l’exposition est de déplacer notre regard. Elle ne montre pas seulement le Monet des impressions et des Nymphéas. Elle fait apparaître des facettes plus inattendues.

On découvre d’abord le caricaturiste.L’école a été, paraît-il, une véritable torture pour le jeune Monet. Pour passer le temps, il dessinait dans les marges de ses cahiers. Il caricaturait ses professeurs, amusait ses camarades… Il eut un tel succès avec ses dessins malicieux qu’il finit par les vendre. Au Havre, il a donc d’abord été connu pour cela.
L’exposition présente plusieurs ensembles de caricatures. Les premières représentent des types de la population rencontrés sur les quais (Monet travaillait alors comme commis sur le port).
Un deuxième ensemble est consacré aux notables havrais. Grosse tête, tout petit corps, nez fortement accentué : le regard de Monet est vif, le crayon parfois mordant. On s’amuse beaucoup devant ces petits types de la vie havraise d’alors.
Viennent ensuite les caricatures parisiennes, autour des années 1870, inspirées notamment par celles de Nadar.

L’autre découverte concerne les natures mortes.On ne connaît pas forcément ce Monet-là non plus. Pourtant, l’exposition consacre une salle à ces œuvres. La nature morte a le mérite de constituer un formidable exercice : composition, couleur, matière, équilibre des formes… Elle était alors aussi un genre facile à vendre. On comprend bien alors que l’œuvre d’un artiste ne dépend pas seulement de son inspiration. Elle dépend aussi des conditions économiques dans lesquelles il se trouve. Monet peint, cherche, expérimente, mais il doit également vendre

La salle des pastels prolonge cette idée. Monet en réalise une quinzaine, dans le sillage de Boudin. Là encore, s’il fait comme son maître, c’est aussi parce que les pastels se vendent bien. Ces pastels sont très beaux. On voit déjà Monet travailler par variations. Un même endroit peut être repris sous des effets différents, par exemple au coucher du soleil ou après la pluie. 

Une exposition très émouvante : voir peu à peu un peintre se former


La visite est surprenante, mais elle est aussi très émouvante. Elle permet en effet de suivre la formation d’un peintre.

Sur l’impulsion de Boudin, à quinze ans, Monet part dehors avec ses carnets de dessins. Il dessine les paysages du littoral, la campagne, les environs du Havre. Et là, on admire des dessins délicats et précis. Les traits sont serrés, presque comme dans une gravure. Voilà de quoi faire taire, a posteriori, tous ceux qui ont pu prétendre que Monet ne savait pas dessiner…

Mais peu à peu, autre chose se met en place. Le jeune Monet abandonne la précision du contour pour aller vers la vibration de la lumière, vers l’impression d’un moment.Et le rôle de Boudin est décisif.

En 1858, Monet peint directement dehors avec lui, à Rouelles, près du Havre. Il a alors dix-sept ans. L’exposition présente cette première peinture connue de Claude Monet, conservée par un musée japonais. Elle représente un paysage du parc de Rouelles.Et elle est particulièrement remarquable. Bien sûr, ce n’est pas encore le Monet de la maturité. Et pourtant, on y reconnaît déjà les prémices de ses chefs-d’œuvre ultérieurs. Le paysage est déjà vivant.

C’est un tournant. Le Havre apparaît bien comme l’un des berceaux de l’impressionnisme. La ville et ses alentours lui ont offert des ciels changeants, des effets de lumière, la mer, les ports, les plages, les reflets, les brouillards, cette instabilité du paysage normand, “ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre”…Jongkind sera ensuite un autre mentor important. Avec lui, les marines prennent une place essentielle. On a particulièrement aimé Marine, effet de nuit, avec ses reflets de lune.
La visite s’achève avec des œuvres données par Claude Monet à la Ville du Havre. On ne les regarde alors plus seulement comme des œuvres célèbres, mais comme l’aboutissement d’un chemin.

Amis, mentors et inspirations mutuelles


La troisième grande émotion de l’exposition vient des correspondances entre les œuvres.
Monet n’apparaît pas comme un génie solitaire. Il a observé, il a emprunté, puis a affirmé sa propre voie. L’exposition montre très bien ce jeu d’influences, d’amitiés et d’inspiration.

La confrontation avec Nadar est l’un des passages les plus stimulants.Nadar avait conçu le projet du Panthéon Nadar, avec des caricatures des figures artistiques de son temps. Monet s’en inspire pour imaginer, lui aussi, un petit panthéon théâtral. Voir côte à côte les dessins de Nadar et ceux de Monet est très réjouissant. On repère les points communs, les différences, les manières de reprendre un modèle sans le copier exactement.

Mais les confrontations les plus inspirantes sont sans doute celles entre Boudin et Monet. Pouvoir admirer certaines œuvres en parallèle est une vraie chance. Ainsi, le tableau de Boudin représentant Rouelles est placé en regard du premier tableau connu de Monet. Et l’on peut aussi confronter la nature morte du maître à celle des fleurs de printemps de son ami. 
C’est cela qui rend la visite si touchante : elle montre que l’art naît aussi de rencontres.
L’exposition ne raconte donc pas seulement l’histoire d’un artiste face au paysage havrais. Elle raconte aussi un dialogue entre amis.

Et c’est peut-être l’une des plus belles idées du parcours : un peintre se construit par les lieux qu’il habite, mais aussi par les regards qu’il rencontre.

Et après Monet ?


Il faut enfin dire un mot des Nymphéas en lego d’Ai Weiwei. Après avoir suivi Monet jeune, Monet dessinateur, Monet caricaturiste, Monet pastelliste, Monet peintre de marines, on rencontre une relecture contemporaine de son œuvre. Les Nymphéas deviennent briques, couleurs, surface recomposée. Le contraste est saisissant.

Et l'on sort de l’exposition avec l’enthousiasme renouvelé de vivre dans une région qui a inspiré Monet, qui a nourri son regard, qui a contribué à faire de lui le peintre génial qu’il est devenu.

Depuis le Clos Delamare, cette émotion résonne particulièrement. Le Havre, Sainte-Adresse, l’estuaire, les falaises, les lumières changeantes de la côte d’Albâtre ne sont pas seulement des noms dans un parcours de musée. Pendant un séjour près d’Etretat, ce sont des lieux proches, parcourus, encore traversés par cette lumière normande inconstante que Monet a poursuivie toute sa vie. 

Après avoir vu au MuMa comment Le Havre a contribué à former Monet, on invite nos hôtes à sortir dans la ville, à se promener sur les plages du Havre, de Sainte-Adresse ou d’Étretat, ou encore à paresser dans le verger du Clos Delamare. Et à saisir, à leur tour, par le pinceau, la photo ou simplement le regard, les belles lumières de notre région.