Au Clos Delamare, on aime partir à la découverte de trésors cachés et d’histoires inattendues. Grâce au département de Seine-Maritime, on a pu participer à une visite rare et passionnante, sobrement intitulée « De craie et de silex ». Guidés par Cyriaque Lethuillier, naturaliste de Naterra, et Patrick Gueulle des Amis d’Arsène Lupin (tous deux habitants d La Poterie Cap d’Antifer). On s’est laissé porter au cœur des fascinantes entrailles d’Étretat, où s’entremêlent géologie, histoire et récits lupiniens.
Étretat, un « gruyère » sous nos pieds
Dès les premiers instants, on réalise qu’Étretat ne vit pas uniquement à la surface. Sous les ruelles et les élégantes maisons, c’est tout un réseau de tunnels qui serpente discrètement : souterrains d’évacuation, passages secrets entre villas, anciens conduits d’eau... Grâce aux explications de nos guides, on comprend soudain pourquoi certaines rues révèlent des maisons dont l’ancien rez-de-chaussée est aujourd’hui une cave, l’ancien premier étage étant désormais au niveau de la rue : c’est la conséquence des limons accumulés pendant les tempêtes. Ailleurs, c’est la maison tout entière qui se retrouve en dessous du niveau de la rue, surélevée par ces mêmes limons qui l’avaient envahie et dont on se débarrassait par portes et fenêtres. Il suffirait presque d’écouter les murs pour entendre l’écho de ces eaux disparues !
Des souterrains… aux romans lupiniens
La visite continue allée des Tamaris, où plane soudainement une atmosphère de roman d’aventure. On découvre en effet que cette allée séparait autrefois les deux parties d’une grande propriété et qu’elles étaient reliées par… un souterrain ! Grâce à notre guide lupinophile, on y croise alors les fantômes du passé (comme le joaillier de l’impératrice, alors propriétaire des lieux) mais aussi des héros de papier. Ce passage secret, et bien d’autres dans Étretat, sont évoqués dans le pastiche de Raymond Lindon (publié en 1955 sous le pseudonyme de Valère Catogan) intitulé La Véritable Identité de Lupin ou le secret des rois de France. Et Michel Bussi les évoque aussi dans son Code Lupin. Mais ce ne sont pas les seules sources de nos guides : un topographe allemand, pendant la guerre, avait en effet entrepris de cartographier tous les souterrains et passages secrets de la ville… document fort précieux aujourd’hui.
Le jardin des Roches et ses puits oubliés
Un peu plus loin, au jardin des Roches, où s’élevait autrefois une très belle villa, nous découvrons le haut mur de soutènement, percé d’une ouverture menant à un puits. Autrefois, un cheval reculait une charrette qui portait un énorme seau. On le plongeait alors dans une rivière souterraine ! Et Cyriaque Lethuillier poursuit en révélant qu’un système d’adduction d’eau, très moderne pour l’époque, alimentait alors la propriété.
On s’aventure ensuite dans un souterrain à l’ambiance presque irréelle. On longe, à la lueur vacillante de nos smartphones, les anciens aquariums municipaux dont se souviennent les vieux Étretatais. Puis c’est la découverte d’un « puits à marée » incroyable. Creusé sous le niveau de la mer, il permettait de puiser l’eau plus facilement : à marée haute, miracle physique épatant ! l’eau douce, toujours à 11°C, se superpose naturellement à l’eau salée. Quelle chance de découvrir ce lieu romanesque, habituellement fermé au public !
Barbacanes, escaliers secrets et falaises vivantes
En sortant du parc, nos guides signalent à notre attention des barbacanes, ces petits orifices dans les murs servant à drainer l’eau, et un escalier privé menant directement à la falaise. Nous grimpons peu à peu vers la falaise d’amont, face à la célèbre aiguille d’Étretat.
Cyriaque nous explique la formation des falaises : la craie, issue de l’accumulation de coccolithes (micro-algues marines), s’est déposée en strates il y a 95 à 70 millions d’années. Le silex, plus dur, s’intercale en couches sombres : il joue le rôle de « ferraille » dans le béton naturel, et renforce la solidité des falaises. L’érosion, due à la pluie, aux rivières souterraines et à la mer, a sculpté arches et aiguilles, et donné naissance à ce paysage unique.
Entre légende et réalité : l’Aiguille est-elle creuse ?
Mais voici que fiction et réalité se mêlent tant que la tête nous tourne, pour notre plus grand plaisir. En effet, l’Aiguille creuse, rendue célèbre par Maurice Leblanc et son Arsène Lupin, alimente tous les fantasmes : est-elle vraiment creuse ? Nos guides montrent divers plans du repère du gentleman cambrioleur. Ils sont tous différents, mais convergent sur un point : l’accès au secret des rois de France (et de Lupin) se ferait par le haut de la falaise, pour descendre un long escalier, au lieu de prendre la (plus facile) voie de la mer. Pourquoi faire si compliqué ? Notre guide lupinophile avance une hypothèse : l’inspiration viendrait peut-être d’installations réelles (avec un escalier en colimaçon) de la Valleuse des Pisseuses, qui permettaient de puiser l’eau pour une ferme aujourd’hui disparue, mais dont le souvenir nourrit l’imaginaire local.
Le vrai trésor d’Étretat
Et le trésor de Lupin ? Selon Patrick et Cyriaque, il s’agirait… des anémones qui, mouillées par l’eau de mer, scintillent dans les souterrains. Ce sont les joyaux naturels d’Étretat. La nature, en somme, est le plus beau des trésors. Et c’est elle qui aurait inspiré Maurice Leblanc pour son fameux roman !
Bref, vous l’avez compris, au Clos Delamare, on a été complètement emballé par cette visite passionnante et inspirante, où rivalisaient érudition et convivialité. Et l’on n’a plus qu’une envie : relire (encore une fois !) L’Aiguille creuse de Maurice Leblanc, découvrir le pastiche de Raymond Lindon, alias Valère Catogan, et rêver aux souterrains d’Étretat, entre histoire, géologie et littérature.
Les hôtes du Clos Delamare peuvent bien sûr lire ou relire L’Aiguille creuse : le roman est disponible à la Moussette et la Clozette. On y trouve aussi une version en bande dessinée et bientôt… en mangas (sur les conseils de Patrick !).
Un immense merci à Cyriaque et Patrick pour leur passion communicative, et au département de Seine-Maritime qui prouve qu’il reste des surprises à vivre… même quand on croit bien connaître la côte.
